« Le théâtre est un sport d’équipe »
Ce qui m’intéresse d’abord au théâtre, et surtout dans un spectacle avec de jeunes acteurs, c’est le travail d’ensemble, le collectif ou la meute d’individus rassemblés autour d’une idée ou d’une recherche formelle, et non la psychologie individualiste. S’il est encore possible aujourd’hui de se raconter des histoires sur un plateau, celles-ci ne peuvent pour moi que prendre la forme d’une reconstruction collective, une lutte incessante d’un groupe d’acteurs contre l’amnésie et la perte d’utopie. La conscience actuelle, propagée par les grands agencements culturels, comme les médias et la publicité, ne connaît ni passé ni avenir : le présent est en train de bouffer le reste du temps. Un mode de vie qui se situerait uniquement dans le moment actuel, reniant l’existence humaine comme sujet politique se comprenant comme faisant partie de l’histoire, ne permet aucune réflexion sur l’avenir. Ceci ne peut qu’aboutir à l’isolement total de l’être humain et à sa dépendance intellectuelle. Le travail de théâtre d’ensemble constitue donc un acte de résistance. Le théâtre, au même titre que le sport, est un acte de communication qui donne du sens à la vie d’un groupe. C’est pour ces raisons que je m’intéresse davantage à des textes qui ont en eux mêmes une structure de chœur. Dans Penthésilée, il y a deux équipes, celle des Amazones et celle des Grecs, qui se livrent à une bataille impitoyable, lutte des sexes où l’utopie de l’amour ne peut exister que sous des auspices mensongers. Je préfère cette interprétation à celle soutenant que la tragédie de Kleist n’est qu’une rencontre sanglante de deux amoureux singuliers, la reine des Amazones et le héros grec, sur un champs de bataille quelconque. Le travail entamé sur Penthésilée est ainsi un essai autour des différentes formes de représentations collectives. Il explore la fragmentation des personnages sous le prisme de leurs différentes facettes, tout en gardant le fil rouge de la fable originale de Kleist. Le parti pris : privilégier l’invention scénique à la fidélité à l’œuvre. La confrontation du théâtre classique aux formes contemporaines, aux formes d’ensemble, aux formes de sport d’équipe, génère un effet dialectique qui pourrait servir à mieux comprendre les bases du travail théâtral. Cette méthode là est, de plus, très amusante. Et ne devrait-on pas s’amuser un peu davantage au théâtre ? [...]

Christian von Treskow